Nico par Yves Adrien

 » Nico n’est pas vraiment un concept industriel növö, mais c’est une amie curieuse, une chanteuse qui fut blonde, une héroïne raffinée… Quelq’un dont j’apprécie, plus que tout, l’art de tenir la distance : de Fellini à Gengis Khan, via le Velvet et Elektra, Nico a traversée deux décennies de blizzard poudreux, mandraxé (marbre ou neige, d’autres auraient été mises à l’index : elle non ). 
Nico plie mais ne rompt pas. C’est pourquoi, ce soir, flanqué de Lutz et de l’Homme au Violon, elle donne deux concerts new-yorkais : les premiers en 6 ans… 

J’arrive à minuit au CBGB. Presque gaie, Nico m’accueille d’un  » Laker, c’est vraiment bien, non? « . Pendant qu’elle se maquille, on parle du plaisir de s’ être tirés de Paris, de ses projets américains, etc. Mitraillage intense : Nico buvant une Heineken, Nico se mettant du rouge à lèvres, Nico notant une adresse… Et parmi l’assortiment de Clash, Cramps, Contortions présents, on trouve Johansen, Kaye, Bangs, Fields,  » New York Rocker « , bref, le décor est planté. 

Nico, cette nuit là, enchaîne  » The End « et  » Femme Fatale « . John Cale l’accompagne, tendu, paranoïaque. Dans la salle une voix hurle « sans vous, Warhol ne serait rien … » : Cale sourit à peine. Nico chante en allemand pour Brian Jones et dédie  » Deutschland über Alles  » à Andreas Baader. Le public l’acclame, la rappelle, bref manifeste bruyamment son enthousiasme américain: a legend emerge from shadow. Impériale, Edwige demande « The Falconer  » et l’obtient. Ce fauconnier ressemble fort au Warhol de la factory argent, celui qui lançait ses Stars avec froideur. C’était il y a 13 ou15 ans, dans cette même ville. Nico était blonde et John cale avait les joues creuses : ils évoluaient au sein du groupe le plus moderne, le plus novateur de la décennie; un Souterrain au sortir duquel chuteraient les années, les problèmes et les chefs- d’oeuvre :  » Marble Index « ,  » Desertshore « ,  » Paris 1919 « ,  » Helen Of Troy ». 

Et, cette nuit, l’accueil délirant du public fait office de machine à remonter le temps : Nico est blonde et John Cale a les joues creuses, on est de nouveau en 1966 ( à New York, d’ailleurs, n’est-on pas TOUJOURS en 1966 ? ) « . 

Yves Adrien, extrait de  » NovöVision, Les Confessions D ‘un Cobaye Du Siècle », 1980.