Brian only knows

( Ou : Comment la spiritualité vint à la pop music )
Longtemps, la pop music fut coupée du Divin, de L’Absolu : elle était forcément transgressive (le déhanché de Presley), se situait résolument dans le  » ici et maintenant  » (le « Hope I die before I get old  » de Pete Townshend).
Musique de l’instant, elle donnait la prime à l’urgence : trop jeune, la pop n’avait pas d’histoire et prônait une farouche iconoclastie, détruisant les images pieuses pour faire place aux icônes pop. Parfois, avec sa rébellion velléitaire et son esprit embrumé par les odoriférantes fleurs de la contestation, elle se voyait déjà rosir l’arrière-train dans les flammes de l’enfer (cf. les Stones clamant leur « Sympathy for the Devil ), la transcendance, le rapport à l’absolu, ne pouvant s’établir que par le bas, avec l ‘assistance de toute une fantasmagorie satanique, assez cocasse a posteriori (mythe du bad guy, suppôt de Satan incarné depuis par pas mal de guignols, d’Alice Cooper aux outranciers Kiss, pour aboutir à l’Antéchrist de Prisunic, baudruche pleine de nihilisme, Marilyn Manson

Puis vinrent les Beach Boys.  » Cinq boy-scouts chantant à tue-tête, empilés dans une jeep ou courant en bermudas sur la plage. Ils incarnaient ce qu’on était censé vomir le jour où l’on s’intéressait au rock « , dixit l’exégète wilsonien Michka Assayas. Partant de cette description significative,de l’ hédonisme WASP westcoast du début des années 60, soutenue par la Sainte Trinité surf /pop /girls, comment décemment affirmer que les Beach Boys incarnent la spiritualité même ?

Peut-être en précisant ce qu’est cette spiritualité, au regard de ce qu’elle n’est pas : ni l’attrait naïf des jeunes occidentaux pour les philosophies orientales dans les late -60’s (qui n’était qu’ un néo-exotisme orientaliste ), ni un conservatisme dévot teinté de rigorisme protestant.
Tournons-nous plutôt vers le chatoyant teuton Friederich Hegel : selon lui, l’ Esprit, l ‘Absolu, le « divin » , n’est pas dissocié du réel, mais doit, au contraire, s’incarner dans des productions concrètes, en particulier dans les oeuvres d’art.  » L’oeuvre artistique tient ainsi le milieu entre le sensible immédiat et la pensée pure. (…) Ainsi, dans l’art, le sensible est spiritualisé  » ( in  » Cours d’Esthétique » ).

Les chansons des Beach Boys sont en ce sens, hautement spirituelles : c’est peu dire qu’elles sont inspirées, il serait plus juste d’ avancer qu’elles sont littéralement touchées par la grâce. Brian Wilson lui même reconnaît cette influence transcendante : « During the production of Pet Sounds, I dreamt I had a halo over my head « , avoue-t-il. De même, ne décrit-il pas l’intention président à l’élaboration de du plus mythique des lost albums de l’histoire du rock, le fameux  » Smile « (commencé en 1967, sorti en 2004), comme celle d’une  » teenage symphony to God  » ?
Loin d’une mystique sous L.S.D, la ferveur de Brian Wilson est pareille à celle d’un d ‘un enfant : non corsetée par les dogmes religieux, naïve, personnelle, intense.
Car ne nous y trompons pas : c’ est bien de Brian Wilson qu’il s’agit, génial démiurge, incarnation même du « créateur torturé » (mythologie largement entretenue par sa maison de disques Capitol, essayant vainement de canaliser la folie réelle du bonhomme en une démence artistiquement et commercialement acceptable), les autres Beach Boys n’étant que de modestes exécutants tacheronnesques, créateurs à l’occasion, au service du thaumaturge perfectionniste.Il n’y a qu’à comparer Pet Sounds, entièrement composé par Brian, et les risibles, quoiqu’ attendrissants, albums des Beach Boys des années 70 / 80, quand le maître ne répondait plus présent, pour s’en convaincre. A l’évidence, Kokomo n’est pas Good Vibrations.

Enfin, poussons notre idée à son terme et avançons fièrement l ‘idée suivante: la musique des Beach Boys n’est rien d’autre qu’une manière de musique sacrée.
Sacrée, et non religieuse, car son écoute pousse plutôt l’auditeur à l’introspection, au sentiment sacré personnel et singulier, qu’elle ne le fait se signer pieusement.
Elle se pose ainsi en directe héritière du plain-chant grégorien,  » une forme chorale à peine différenciée de la prière, et une prière qui déjà est musique « . Définition qui va comme un gant à certaines constructions de Pet Sounds ( les harmonies vocales de You Still Believe In Me ) ou aux mésestimés albums Friends (1968), ou Sunflower (1970).
Du grégorien pour surfeurs californiens.

De la musique sacrée pour incroyants en bermudas barilolés.

Texte paru dans le numéro un du fanzine auto-édité « La Plage », avril 2002

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