Roman exemplaire, il faut rappeler “Les désarrois de l’élève Törless” de Robert Musil, qui, en 1957 (pour la traduction française), apparut comme une bombe dans la littérature. Musil décrit l’attirance fatidique, la sexualité dévorante d’un adolescent (bien campé sur la morale) pour le jeune Basini, homosexuel précoce qui subit les tortures de deux autres élèves.

Scènes de sadisme perpétrées par deux adolescents sur un troisième, sous les yeux d’un témoin, Törless, qui sexuellement bouleversé finit par accepter les avances de la victime mais lui refuse son amour.

Cruauté, violence, sensualité victorieuse, Robert Musil ose l’impossible et aborde enfin cette réalité : l’intensité refoulée de la sexualité adolescente.

desarrois-eleve-torless-robert-musil« Törless, au supplice, repoussait de son bras tendu l’épaule de Basini. Mais la brûlante proximité de cette peau douce qui n’était pas la sienne l’obsédait, le cernait, l’étouffait. (…) Il continuait à repousser de ses deux bras le corps de Basini ; mais il y avait sur eux comme une chaleur pesante, humide ; ses muscles se relâchèrent ; il les oublia… Il fallut qu’un autre mot étincelât pour le réveiller, parce qu’il sentit soudain, comme une réalité terriblement insaisissable, que ses mains, dans une sorte de rêve, avaient attiré Basini plus près. (…) Alors Törless renonça à chercher des mots. La sensualité qui s’était lentement insinuée en lui à chaque accès de désespoir avait pris maintenant toute sa force. Elle était couchée nue à côté de lui et lui couvrait la tête de son souple manteau noir. Elle lui soufflait à l’oreille de tendres conseils de résignation, elle écartait de ses doigts brûlants, comme inutiles, toutes questions et tous devoirs. Elle murmurait : dans la solitude, tout est permis. »

Les désarrois de l’élève Törless, Robert Musil (1906)
Éditions du Seuil, Collection Points, 1995 (réédition), ISBN : 2020238136

L'homme sans qualités - Tome I“Le lever, le coucher de soleil et de la lune, les phases de la lune, de phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.” (MUSIL, Robert, L’Homme sans qualités, Tome 1, Éditions du Seuil, Paris, 1995, p. 11.).

Ces quelques lignes qui nous introduisent à l’un des chefs-d’œuvre du siècle dernier, L’Homme sans qualités, manifeste un malaise que nous appelons le « sentiment de crise ». Il naît en Europe à la fin du XIXe siècle avec une remise en question de la religion, des systèmes sociaux et politiques et de la tradition historique, la modernité.

Observateur attentif, Robert Musil (1880-1942), à travers Ulrich, personnage principal de L’Homme sans qualités, dépeint non seulement un être humain dépourvu de repère, confus à la veille de la Première Guerre mondiale mais également une société en mutation, en pleine crise identitaire. Il présente la transition de l’homme de la modernité à la postmodernité et annonce ses maux d’aujourd’hui.